La Damnatio Memoriae (la malédiction de la mémoire) de Ben Ali
Le blogger Youssef Cherif (@faiyla) décrit comment tout référent au régime de Ben Ali a été banni dans la Tunisie post révolutionnaire.
Le martelage du nom était une pratique répandue chez les peuples anciens, surtout à Rome et en Egypte.
Commode par exemple, connu chez les profanes comme le méchant empereur du film Gladiateur, a été immortalisé dans les livres d’histoire comme le souverain dont la mémoire fut effacée. Sa cruauté l’a fait passé à la damnatio memoriae à sa mort, la malédiction de la mémoire. Partout de par l’empire, de la Syrie au Maroc, de la Germanie aux confins du Nil, le nom de Commodus fut enlevé au marteau des inscriptions impériales et des textes de loi.
Un autre cas célèbre est celui d’Amenhotep III. Son fils Akhenaton (le Pharaon Hérétique, père de Tut Ankh Amon) est l’équivalent d’un Atatürk pharaonique. Akhenaton a fondé une nouvelle capitale et une nouvelle religion, presque monothéiste, et dont le Dieu Suprême se nomme Aton ; il s’est ainsi distancé de l’héritage d’un père qu’il haïssait, mais aussi d’un clergé qui le suffoquait. Le nom d’Amon et les noms dérivés (tel Amen-hotep) furent martelés, même à l’intérieur des tombes.
Mais rares sont ces cas où le nom est systématiquement effacé, surtout en Tunisie. Bourguiba, aussi haineux fût-il des Beys, a laissé leurs dédicaces tranquilles, et Ben Ali, aussi jaloux soit-il de Bourguiba, a dû accepter un bon nombre des statues et des inscriptions de ce dernier dans son état policier.
Mais aujourd’hui, Ben Ali n’existe plus en Tunisie. Le 7, son nombre fétiche (il est arrivé au pouvoir un 7 Novembre), a été effacé ou enlevé des avenues et des boutiques. Les murs et les ponts mauves (couleur préférée de Ben Ali) sont repeints en blanc. Les routes et les monuments qu’il a inaugurés n’ont plus d’inscriptions. La photo montre la dédicace inaugurale de l’autoroute Tunis-Sfax, qui se trouve sur un tronçon éloigné et au milieu des champs, où les voitures passent à 130-180 km/h. La plaque de marbre indiquait simplement que le président a inauguré cette route à telle date.
Des gens ont dû descendre de leur voiture, traversé la voie rapide et s’en sont pris à la pierre. J’ai essayé de récupérer les lettres au nom du président dans les décombres, mais elles n’y étaient plus.
L’Histoire peut-être réécrite et falsifiée, mais il y a des choses qui dépassent le pouvoir d’un scribe. En favorisant sa famille à son peuple, Ben Ali s’est aliéné les vivants et leurs descendants. Son règne n’aura été qu’une parenthèse entre un passé mythique et un futur…encore incertain.

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